«4 mois, 3 semaines» et une palme

«4 mois, 3 semaines» et une palme

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Michel Serrault, comédien aux deux visages

2007.07.30 - Cinema - Source: WWW.LEMONDE.FR - Commentaires [0]

ne dame vient le voir un soir, dans la loge du théâtre où il jouait Knock de Jules Romains. "Excusez-moi de vous dire ça, mais vous m'avez tellement fait rire !" Le comédien répond par une génuflexion : "Ne vous excusez pas, madame, je l'ai fait exprès. C'est là toute ma philosophie. Et la manière dont j'ai conçu mon métier." Tous les clowns sont menacés, un jour ou l'autre, de ne plus faire rire. Michel Serrault, un des comédiens les plus populaires de l'Hexagone, est mort dimanche 29 juillet. Ses obsèques auront lieu, jeudi à 11 heures, en l'église Sainte-Catherine de Honfleur, dans le Calvados, où l'acteur possédait une propriété.

   
 

 

 

 
 

 

Né le 25 juillet 1928 à Brunoy (Essonne), élevé dans une famille modeste mais joyeuse, cet incontrôlable excentrique se découvrira de concert deux vocations : celle du cirque, cultivée à Medrano et dans l'adulation des Fratellini, et celle de prêtre, épanouie depuis qu'il était enfant de chœur, au fil de sa fréquentation du patronage et de l'enseignement d'un jeune diacre qui devient son mentor spirituel.

Entré au petit séminaire, il se rend compte qu'il est "peu doué pour la chasteté" quand il est bouleversé par le sourire d'une jeune fille croisée dans le métro. Encouragé par le clergé à s'engager sur une voie où les messes ne sont pas incompatibles avec les pitreries, il va apaiser ses pulsions de voyou de quartier au Centre d'art dramatique de la rue Blanche, à Paris, à l'école de mime d'Etienne Ducroux, au Conservatoire Maubel, tout en faisant de la figuration à la Comédie-Française.

Plus à l'aise dans les Fables de La Fontaine ou Les Fourberies de Scapin, de Molière, que chez Paul Claudel, il déploie son goût des singeries, se fait recaler au Conservatoire, joue chez Charles Dullin, chez Jean-Marie Serreau. Le farceur fait ses classes.

Mais toute sa vie restera marquée par la religion. La foi lui sera d'un réconfort profond quand il perdra une fille dans un accident automobile, au début des années 1970. Tous ceux qui l'ont bien connu témoignent de la coexistence pacifique, chez lui, entre la drôlerie et l'inquiétude. "On ne saurait sous-estimer l'importance de Dieu dans l'extravagance de ce comédien délirant, dit Pierre Tchernia. Il possède en lui-même la possibilité de jouer à la fois Jésus et le pécheur." Serrault confirme : "Je suis préoccupé par le don de soi aux autres. Le reste est bagatelle." Il n'aura de cesse de troubler les donneurs de leçons : "J'aime laisser supposer par mon jeu que nous sommes tous de pauvres êtres capables de choses pas très belles. Devenir héros ou salaud, c'est parfois juste une affaire de courant d'air. Je suis une espèce de terrain vague d'où jaillit je ne sais quel mystère. Dans les pires personnages, je cherche à montrer ce moment de détresse absolue qui efface l'horreur, et où, l'espace d'une seconde, peut naître la grâce qui change tout. J'ai besoin de semer le doute et de racheter même les âmes perdues." Au cinéma, il est apparu dans pas moins de 150 films. Mais il lui faudra attendre cinquante ans pour jouer les têtes d'affiche. Il joue un banquier troublant (L'Argent des autres, de Christian de Chalonge, 1978), un notable de province en smoking, accusé de pédophilie (Garde à vue, de Claude Miller, 1981), un détective obsessionnel (Mortelle Randonnée, de Claude Miller, 1983), un ministre de l'intérieur (Le Bon Plaisir, de Francis Girod, 1984), un rentier ayant raté sa vie (Nelly et Monsieur Arnaud, de Claude Sautet, 1995).

Au début des années 1950, il fait le pion dans Les Diaboliques, d'Henri-Georges Clouzot (1955). Mais surtout, Michel Serrault est intronisé dans les branquignolades de Robert Dhéry (qui lui fait jouer un trompettiste catastrophe dans Ah ! les belles bacchantes), et rencontre celui qui sera son complice : Jean Poiret. Ce dernier, élégant fantaisiste, a fait sienne une devise de La Bruyère : "Il faut rire avant d'être heureux de peur de mourir sans avoir ri." Ensemble, ils vont créer au cabaret un duo comique en tournant les interviews télévisées en dérision, Poiret dans le rôle du clown blanc emphatique et Serrault dans celui de l'auguste ahuri, avec sa bouille ronde et ses yeux en billes de loto, incarnant tour à tour Jerry Scott, Clément Laprade explorateur, Stéphane Brinville écrivain, Albert Petit-Lagrelèche chef d'orchestre.

"UN ÂŒIL ASSASSIN ET UN CÔTÉ TIMBRÉ"

Au cinéma, son sort est également lié à celui de Poiret. Ils sont deux inspecteurs de police dans Cette sacrée gamine, de Michel Boisrond, deux détectives dans Adorables Démons, de Maurice Cloche, un aristo assassin et un cambrioleur trucidé dans Assassins et Voleurs de Sacha Guitry, puis deux avocats dans un sketch de La Française et l'Amour de Christian-Jaque, encore deux flics dans Candide de Norbert Carbonnaux.

En solo, Michel Serrault est remarqué au théâtre, dans Pour avoir Adrienne avec Micheline Presle, Gugusse de Marcel Achard, ou L'Ami de la famille, qui lui vaut l'hommage de Robert Kemp pour ses "gloussements de désespoir, ses colères brusques mais sans spasmes".

Mais c'est La Cage aux folles, de et avec Jean Poiret, joué sept ans à Paris, qui lui apporte la consécration en 1973. L'adaptation au cinéma de ce triomphe par Edouard Molinaro lui vaut un César, trois nominations aux Oscars et par deux fois le titre du meilleur film étranger. Il aura deux autres Césars, pour Garde à vue et pour Nelly et Monsieur Arnaud. Justes récompenses après tant de gaudrioles assumées : "J'ai toujours préféré cinq minutes sublimes dans un prétendu navet à quatre-vingt-dix minutes banales dans un film bien." Rayon navet et autres légumes bouillis, il y en eut certes, ô combien, du Grand Bidule à Du mou dans la gâchette, mais Serrault fut aussi époustouflant cinq minutes dans un film bien, comme dans Préparez vos mouchoirs (le voisin qui déteste la musique) ou Buffet froid (le quidam avec un couteau dans le bide) de Bertrand Blier. Il y eut les rencontres avec Michel Audiard, qui le comparait à l'acteur Robert Le Vigan, le compagnon de Céline ("il a un œil assassin et en même temps un côté timbré : j'aime les acteurs drôles et méchants"), et avec Jean-Pierre Mocky, qui attisa sa démesure en troquant sa tête d'anonyme contre celle d'un politicien corrompu, d'un convoyeur à bec-de-lièvre, d'un SDF pique-assiette ou d'un supporter de foot fanatiqueÂ… Coiffeur efféminé dans Le Roi de cœur de Philippe de Broca (1966), vieillard inoxydablement pimpant dans Le Viager, de Pierre Tchernia (1971), histrion chez Jean Yanne et tueur à gages chez Mathieu Kassovitz (Assassin(s), 1997), Serrault donne le meilleur de lui-même dans un film méconnu de Claude Chabrol où il fait couple d'escrocs avec Isabelle Huppert (Rien ne va plus, 1997).

Inspecteur psychopathe se mettant dans la peau de la victime dans On ne meurt que deux fois, de Jacques Deray (1985), suspecté d'avoir tué sa femme par le flic Noiret dans Pile ou face de Robert Enrico (1980), touchant paysan dans Une hirondelle a fait le printemps de Christian Carion (2000), il reste inoubliable dans Les Fantômes du chapelier de Claude Chabrol (1982), monstre qu'il gratifie de sautes de voix et sautillements de jambes pour souligner son dérangement mental, et dans Docteur Petiot de Christian de Chalonge (1990), tueur en série qu'il interprète à la Mabuse, vampire au regard halluciné, maquillage expressionniste, mouvements saccadés de la tête et du buste.

Tordus, détraqués, déments : le caméléon Serrault adorait ces prototypes du mal, comme il adorait se déguiser pour exister, "sinon on ne me voit pas". Imprévisible, coléreux (il s'empoigna avec Roger Planchon quand il joua L'Avare au TNP de Lyon, en inventant des répliques), adepte des exclamations tonitruantes, de la feinte et du double jeu, prêt à se renverser un plat de spaghettis sur la tête à une cérémonie des Césars ou à terminer une interview à la télé en caleçon, Serrault trouvait la discrétion suspecte et plaidait la sublimation par l'excès. Revenant toujours à ce credo : "S'amuser et amuser les autres, sans jamais se prendre la tête entre les mains." Sauf pour prier.

Jean-Luc Douin

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