Des jeunes sans-papiers mettent leurs maux en pièce
Samedi, le théâtre de Viry-Châtillon (Essonne) jouait à guichet fermé. Au programme : un spectacle donné par onze sans-papiers, âgés de 16 à 24 ans, originaires du Maghreb et d'Afrique subsaharienne, mis en scène par l'actrice Rachida Brakni. Dans la salle, l'ambiance est festive. Les militants du Réseau éducation sans frontières (RESF) qui défend les jeunes clandestins scolarisés et leurs familles de Viry-Châtillon et des alentours se pressent. D'une rangée à l'autre, on s'interpelle, on se donne des nouvelles des étrangers soutenus par le réseau. «X a fait une grosse bêtise : il est allé au commissariat sans nous, il a été arrêté», dit une spectatrice à une autre. «Oh, il a déjà été expulsé quatre fois, et il est toujours revenu», répond la seconde. Sur scène, un jeune Noir s'avance : «Vous qui ne voulez pas de moi, c'est ce pays que j'ai choisi, et pas vous.» Les textes que lisent ces filles et ces garçons, imprimés sous le titre La Plume sans papier , sont le produit d'un atelier d'écriture organisé par le RESF. Dans leur vie de tous les jours, ces jeunes taisent souvent leur situation, par peur ou par honte. «L'atelier d'écriture et le théâtre les ont sortis de leur isolement, libérés de leur secret. Aujourd'hui, ils vont parler de leur vie dans les écoles, les lycées, les facs», explique Nadia N'Guyen, animatrice locale du RESF. Les onze comédiens amateurs arpentent la scène, se croisant et s'entrecroisant. «Va-t'en. Va-t'en, mon angoisse. Va-t'en et emporte avec toi mon malheur. Va-t'en et laisse-moi en France. Va-t'en et ramène-moi ma régularisation», déclament-ils à tour de rôle. Perchée tout en haut de la salle, Rachida Brakni surveille sa troupe. Un soir, alors qu'elle jouait au théâtre Ténèbres , d'Henning Mankell, qui met en scène un père et une fille émigrés d'on ne sait où et cloîtrés dans un appartement suédois, ces jeunes sont venus la voir : «Ils m'ont demandé d'écrire la préface du recueil de leurs textes.» La comédienne leur propose alors de dire eux-mêmes ces textes. Elle en assurera la mise en scène. Onze répétitions, et la première, donc, samedi. Rachida Brakni projette une tournée et un documentaire. «Très honnêtement, je ne m'étais jamais impliquée concrètement pour les sans-papiers, reconnaît-elle. C'est un sujet auquel j'étais sensible mais passivement, pas de façon aussi directe.» Sur scène, un jeune homme, sac au dos, tourne en rond : «Je m'appelle Kamel, je suis né au Maroc et j'avais une petite vie paisible. Mais il me manquait une seule chose et cette chose, c'était mon père qui travaillait en France.» Lorsqu'il a 14 ans, son père le ramène ici avec lui ; à 18 ans, il fait une demande de régularisation. Refusée. Depuis, «toujours ce stress, toujours cette angoisse, toujours cette peur qui ne me lâche jamais». Une jeune fille s'agenouille, pose sa tête sur les genoux d'une camarade assise. Dit une lettre : «Chère maman... Le premier trimestre est passé et j'ai une bonne moyenne. Mes professeurs sont contents pour moi, mais je n'ai plus le courage d'aller à l'école car j'ai l'impression que je n'avance pas dans la vie...» La salle est plus qu'acquise. Des applaudissements, debout, saluent la performance. Mercredi, les militants du RESF de l'Essonne iront déposer à la préfecture une cinquantaine de demandes de régularisation de jeunes majeurs scolarisés, dont celles des comédiens amateurs.














