Arbitre d'une crise qui dure depuis cent jours, la couronne belge y joue sa propre existence
ous les lycéens de Belgique l'ont appris : leur roi "règne mais ne gouverne pas". Et pourtant, c'est lui qui, plus que jamais, semble prendre des décisions qui, peut-être, sortiront le pays de la profonde crise politique dans laquelle il est englué depuis les élections législatives du 10 juin, il y a cent jours.
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Entre-temps il a, en vain jusqu'ici, multiplié les consultations pour tenter d'aplanir les divergences entre Flamands et francophones quant à de nouvelles réformes institutionnelles. Au cours de ces rencontres - qualifiées de "colloque constitutionnel" - entourées en principe d'un secret absolu, le roi s'informe, tente d'orienter, d'accélérer ou, au contraire, de freiner. "Ses prérogatives sont d'être consulté, de stimuler, d'avertir", explique Pierre-Yves Monette, conseiller honoraire du cabinet du roi, juriste et auteur de divers ouvrages sur la monarchie.
Le roi des Belges, dont les manuels énoncent pourtant que, "seul, il n'a aucun pouvoir", peut, lors d'une crise comme celle que vit le pays, exercer une action personnelle sur la vie politique. Les missions qu'il confie aux uns et aux autres ne font, pour une fois, pas l'objet du fameux contreseing ministériel qui, en temps normal, conditionne les pouvoirs du chef de l'Etat.
Obligatoirement "couvert" par cette signature pour tout acte qu'il pose et tout discours qu'il envisage, contraint à une neutralité absolue, tenu de signer des lois qui, parfois, lui déplaisent sans doute : sur le papier, Albert II dispose, comme ses prédécesseurs, d'un rayon d'action étroit. Son frère, Baudouin, s'en était plaint en 1990. Refusant de signer une loi dépénalisant l'avortement, il avait notamment demandé : "Serait-il normal que je sois le seul citoyen belge à être forcé d'agir contre sa conscience ?" L'affaire s'était réglée par une suspension temporaire du règne, qui avait permis d'éviter une crise de régime et la remise en cause des principes fondamentaux du pouvoir royal.
La longueur et l'intensité de la crise politique ont, en tout cas, fait oublier les débats sur la limitation du rôle du roi, que des partis flamands entendaient limiter au maximum, évoquant la nécessité d'une monarchie purement protocolaire, sur le modèle scandinave. "Evoquer cela, c'est une autre manière de dire que l'on veut la fin de la Belgique, souligne Pierre-Yves Monette. Le chef de l'Etat est, par définition, le garant de la loyauté fédérale, celle qui assure à la minorité, francophone en l'occurrence, que ses intérêts seront préservés. Retirer ce pouvoir au souverain, c'est empêcher le pays de survivre." Voilà pourquoi une nette majorité de francophones, de droite comme de gauche, plaident pour le maintien du régime de monarchie constitutionnelle parlementaire.
Il reste à déterminer si la "magistrature d'influence" exercée par le roi, couplée à son rôle de deuxième branche de l'exécutif, au côté du gouvernement, lui permettra encore de peser suffisamment sur le monde politique, notamment flamand. Sa légitimité n'est contestée, pour l'instant, que par une minorité d'élus, et son pouvoir peut s'avérer déterminant au moment de forcer une solution.
Il reste que, de l'avis de plusieurs observateurs, Albert II présente quelques handicaps : une expérience et une connaissance moins étendues que celle de son frère Baudouin, un caractère "moins directif", une autorité naturelle plus faible.
Face au risque de délitement, ou d'éclatement, du pays, le Palais royal ne peut plus cacher son inquiétude. "Elle est réelle", affirme un ministre d'Etat, l'un de ces conseillers appelés occasionnellement à Laeken. "Et elle pourrait, du coup, conduire le Palais à céder à un certain chantage flamand : on l'inviterait à céder à certaines exigences, afin, prétendument, d'éviter "le pire"", estime un responsable politique francophone.
Jean-Pierre Stroobants














