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Jeux, Serbes et matchs

2007.06.08 - Sports - Source: WWW.LIBERATION.FR - Commentaires [0]

Il y a vingt et un ans, Slobodan Zivojinovic, et son service de plomb, perdait en demi-finale de Wimbledon contre Ivan Lendl. Le dernier joueur serbe à avoir atteint ce stade dans un tournoi du Grand Chelem est aujourd'hui le patron comblé de la Fédération serbe : trois de ses compatriotes sont à une victoire d'une place en finale de Roland-Garros. Jelena Jankovic (5e mondiale) et Ana Ivanovic (7e) ont rendez-vous aujourd'hui avec Justine Henin et Maria Sharapova. Novak Djokovic (6e mondial), superbe tombeur d'Andreev hier (6-3, 6-3, 6-3), se frottera demain au tenancier de la porte d'Auteuil, Rafael Nadal (lire ci-dessous).

 
   
   
 

Miracle. «C'est difficile de trouver les mots pour décrire ce que la Serbie est en train de réaliser, à Paris. C'est simplement fantastique», s'emballait hier Zivojinovic, enjolivant le tableau en ajoutant qu'un quatrième larron, Nenad Zimonjic, était encore en course en double messieurs (il est en demi-finale associé à Fabrice Santoro) et mixtes (qualifié pour la finale). Cette conjonction de jeunes étoiles (Ivanovic a 19 ans, Djokovic, 20 ans, et Jankovic, 22), à même de faire baver les plus grosses nations du tennis, est un miracle pour un pays de 10 millions d'habitants, qui a toujours été prolixe en talents sportifs (foot, hand, basket), mais qui est dénué de toute tradition tennistique. «Nous sommes très bons en sports collectifs, alors qu'en sports individuels, nous avions moins de succès. Les choses sont en train de changer», disait en début de semaine Jelena Jankovic, désormais star dans son pays au point de se voir proposer un rôle dans une sitcom (elle a refusé). Lors de son quart de finale victorieux, mardi, plusieurs people serbes, dont Dragan Stojkovic, ex-gloire du foot, avaient fait le déplacement pour faire la claque en tribune. «En ce moment, le tennis est plus populaire que le football, c'est incroyable, s'emballe Jankovic. Il y avait beaucoup, beaucoup de personnes, beaucoup de Serbes pour me voir jouer.» Un engouement en partie cathartique, à en croire Ana Ivanovic, consciente de représenter un pays à l'image ternie par la guerre : «Les sportifs professionnels sont les meilleurs ambassadeurs de notre pays, surtout après les crimes et la guerre.» Cette semaine, les journaux serbes ont fait péter en une les photos des trois héros, sous des titres ronflants : «Vous êtes la fierté de la Serbie», «Le monde entier salue la Serbie». Mais l'ironie est que cette génération spontanée de talents relève du pur hasard. Il n'y a pas de modèle serbe dans le tennis. Pas même d'infrastructures décentes dans un pays qui ne possède pas encore de centre national d'entraînement. En mars, l'équipe de Coupe Davis a battu la Géorgie dans un stade minuscule, au bout d'une mauvaise route dans la banlieue de Belgrade. Les trois étendards du tennis serbe doivent leur fortune à des départs précoces à l'étranger. Jeune adolescent, Novak Djokovic est allé se former en Allemagne, Jankovic est partie s'endurcir dans la fabrique à champions de Nick Bollettieri, en Floride. Quant à Ivanovic, elle a déménagé en Suisse, où elle vit aujourd'hui, après avoir été repérée par un entraîneur helvète. «Chacun a reçu un petit coup de pouce de la fédération, du pays, mais c'était négligeable... Il n'y avait pas d'aide, en fait. Ce qui est arrivé est accidentel, dit Novak Djokovic. Je sais que plein d'enfants se mettent à jouer grâce à nous. Mais nous avons besoin d'un centre d'entraînement qui facilitera leur carrière. Notre boulot, à nous, joueurs, c'est d'avoir des résultats. On a fait ce qu'on avait à faire. C'est à eux [politiques, hommes d'affaires, ndlr] de faire le leur. On verra bien.» Djokovic a deux jeunes frères, de 12 et 16 ans, qui aspirent à une carrière professionnelle. Le plus grand s'entraîne déjà en Espagne. Au fond, l'histoire des «héros serbes de Roland-Garros» raconte comment se construisent beaucoup de champion(ne)s, dans bon nombre de pays de l'Est notamment : délocalisation, hyperresponsabilisation dès l'adolescence, sacrifices familiaux, privatisation des structures.

«Habitués à la guerre». Dans leur cas, ce destin a été encore alourdi par l'expérience de la guerre. Jelena Jankovic avait déjà quitté la ville pour la Floride au moment des bombardements de l'Otan sur Belgrade en 1999, Novak Djokovic et Ana Ivanovic les ont vécus, déjà dans la peau d'apprentis champions. «Ce fut des moments durs. C'était difficile de s'entraîner, confiait cette semaine Ana Ivanovic. Ensuite, on s'est habitués à la guerre. On a commencé à s'entraîner à 7 heures du matin. On essayait de vivre une vie aussi normale que possible. C'est sûr que nous qui avons vécu cela nous profitons de toutes les occasions qui se présentent. Nous en sommes sortis grandis et plus forts.»

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